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 Gilbert SIMONDON 

Innovation-Room - Gilbert SIMONDONGilbert SIMONDON naît le 2 octobre 1924 à Saint-Etienne. Son père, Hyppolite SIMONDON, né à Tence (Haute-Loire), gravement blessé à Verdun à 19 ans, fait l’Ecole des Mutilés et devient employé des postes à Saint-Etienne, où il rencontre sa femme, Nathalie Giraud, issue d’une famille d’agriculteurs de la région d’Issoire (Puy-de-Dôme).

Très jeune attiré par l’étude spéculative, Gilbert SIMONDON a consacré sa vie à  la réflexion, à la recherche et à l’enseignement. Cet engagement ne l’a pas détourné pour autant des problèmes sociaux immédiats. Il a participé à des missions d’amélioration des conditions de vie dans les prisons, a organisé des enseignements pour des détenus, a participé aux travaux d’association de  soutien à l’enfance défavorisée. Il a conduit des recherches sur la prévention des catastrophes et sur la sécurité, en lien avec ses recherches sur la perception, et conduit des études sur les problèmes d’industrialisation, sur les problèmes des ouvriers agricoles, etc. Il a travaillé longuement à une invention de phares non-éblouissants pour automobiles à laquelle  il tenait particulièrement. Tout en s’investissant dans la vie locale, il ne s’est impliqué que discrètement en politique,  mais il n’hésita pas à s’engager ponctuellement à titre personnel pour protester contre des atteintes à la justice et à la dignité humaine.

Sa curiosité intellectuelle s’exerçait dans tous les domaines de la réalité à partir de sa culture philosophique, littéraire, historique, qui en aiguisait naturellement l’analyse.

Pour Gilbert SIMONDON, à la fois méditatif et observateur, les voyages et promenades en famille, les moments de vacances, les déplacements pour congrès, ainsi que toutes les  situations de la vie étaient l’occasion de réflexions qu’il lui arrivait de noter sur un bout de cahier, la page de garde d’un livre ou sur une carte routière, mais aussi de précisions pour ses connaissances en architecture, dans le domaine des  techniques, par de soigneux croquis qu’il conservait dans de grands cahiers et dont il se servait dans ses cours.

Il observait les techniques des métiers et interrogeait les artisans, il s’intéressait aussi aux mentalités, aux représentations  culturelles et aux jugements de valeur, aux formes de spiritualité, aux façons de vivre et d’agir. Il lisait et travaillait pratiquement sans interruption ; sa bibliothèque de philosophie, patiemment constituée depuis le début de ses études, était très riche ; son information scientifique et technique a été jusqu’au bout mise à jour non seulement par les ouvrages nouveaux mais aussi par la lecture très régulière des revues ; sa bibliothèque ouvrages plus anciens, comme l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, qu’il s’était procurés pour les besoins de ses travaux. Pour ses recherches, entamées très tôt, de nombreuses expériences étaient conduites dans la maison familiale à Tours, jusqu’en 1965, puis à Palaiseau.

Il montrait une grande sensibilité à l’égard de la vie en général, des animaux, des plantes : les mauvais traitements aux animaux l’indignaient profondément, et même la taille sévère d’un arbre, la traque des « mauvaises herbes » pouvaient le heurter. Gilbert SIMONDON et son épouse Michelle Berger helléniste, eurent sept enfants, qui furent associés tout naturellement aux observations, expériences et recherches, quotidien de la vie de famille.

Cette vie riche et active a été progressivement assombrie par des difficultés de santé, vers le milieu des années 70, puis par une souffrance psychique dans les années 80. Gilbert SIMONDON interrompt sa vie professionnelle un peu prématurément en 1983. Il décède brutalement à Palaiseau le 7 février 1989.

Les études, la formation

Il fait ses études secondaires au lycée Fauriel de Saint-Etienne et choisit la voie de sa vocation profonde, la philosophie,  à l’issue de la classe de rhétorique (Première), contre l’avis de son père qui, devant ses succès scolaires, le rêvait  polytechnicien. Il prépare ensuite le concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm dans l’Hypokhâgne  et la Khâgne du lycée du Parc de Lyon, où il est élève de Jean Lacroix. Les années de lycée pendant la guerre furent conduites dans des conditions très difficiles, comme en témoignent les lettres échangées avec ses professeurs (Jean Lacroix, Victor-Henri Debidour) dans lesquelles on s’informe mutuellement des disparitions d’élèves ou de proches,  comme Gilbert Dru. C’est cette atmosphère tragique, que Gilbert SIMONDON partagea avec « ceux qui ont eu vingt ans en 44 », qui lui fit éprouver la force du courant existentialiste pour l’époque.

Admis en 1944 à Ulm (rentrée effective en février 1945), riche d’une formation classique essentielle à ses yeux, et intéressé par la pensée antique au point qu’il fut un moment tenté par les lettres classiques, il confirme son choix de la philosophie (choix auquel Jean Lacroix l’incita très vivement en mars 45, c’est-à-dire dès l’entrée à l’Ecole : « Mais je veux au moins vous dire de toutes mes forces : Faites de la philosophie. C’est votre vocation et vous regretteriez fort plus tard de l’avoir manquée.»). Il suit à Paris l’enseignement de Martial Gueroult, Maurice Merleau-Ponty, Jean Hyppolite, Jean-Toussaint Desanti, Georges Gusdorf, Jean Laporte, Jean Wahl (il assiste au cours de Jean Wahl sur l’existence et sur Heidegger avec Marie Souche-André et Jacques Lacan dans le tout nouveau Collège de philosophie). Il fait son diplôme d’études supérieures de philosophie sur l’unité et le temps chez les Présocratiques, sous la direction de Martial Guéroult. Ces années parisiennes, au cours desquelles il rencontra sa future épouse, sévrienne en Lettres classiques,  sont naturellement des années d’intense approfondissement de l’étude de la philosophie. Elles sont aussi l’occasion pour lui d’approfondir sa formation scientifique (études de physique, certificat de Minéralogie à la Faculté des sciences  de Paris, certificat de psychophysiologie sous la direction d’Alfred Fessard) en 1947 et sa culture littéraire, musicale, artistique (vif intérêt pour le surréalisme), ainsi que son étude des techniques qu’il juge indispensable. Il construit plusieurs amitiés solides et durables. Reçu à l’agrégation de philosophie en 1948, il est nommé au lycée Descartes de Tours, où il enseigne de 1948 à 1955, en classe de Philosophie ainsi qu’en classes préparatoires.

Habité par les problèmes les plus centraux de l’histoire de la philosophie (notamment la question de l’individu et la  question de la relation psycho-physique), soucieux de les instruire de la manière la plus complète, il choisit la voie d’une réflexion où la philosophie pourrait s’éclairer de la science. Une telle collaboration entre la science et la philosophie,  écrit-il en 1954 à son futur directeur de thèse, doit s’effectuer non au niveau des résultats, ce qui serait « une invasion de la pensée par d’indignes sectateurs, comme le montre l’époque scientiste », mais au niveau de la méthode : « au  niveau de la méthode, la science n’est nullement suzeraine d’une philosophie vassale ; leur rapport est celui du spontané au réfléchi ; le spontané ne gouverne le réfléchi, comme dans le scientisme, que si l’activité réfléchissante n’a pas été  contemporaine de l’activité spontanée. »

Ainsi, outre la licence de Philosophie, il obtient la toute nouvelle licence de Psychologie en 1950 et suit des enseignements de psychophysiologie, psychologie de l’enfant, psychologie sociale, ainsi qu’une année de PCB (1ère année de médecine) à l’École de médecine de plein exercice à Tours. En 1952, il suit durant trois mois à l’Université du Minnesota un enseignement de psychologie sociale et commence à participer au séminaire de psychologie expérimentale de Paul Fraisse, où il fait une communication sur les modèles en psychologie.

 Ses premières années d’enseignement

En plus de son enseignement principal en philosophie, il assure au lycée Descartes de Tours des cours de grec et de latin et un cours sur la littérature du XX° siècle. Il remplace en 1953 le professeur de physique, malade, dans la classe de  Philosophie. Son enseignement de physique fut jugé ainsi par l’Inspecteur général Bruhat, qui assista à une leçon sur la conservation de l’énergie mécanique dans un système isolé et sur les transformations mutuelles de l’énergie potentielle et de l’énergie cinétique : « (…) Le professeur, qui s’exprime avec une précision parfaite, dans une langue aisée et claire, a judicieusement choisi ses exemples, a donné toutes les précisions utiles, a souligné l’essentiel et a nettement conclu. Il a parlé de la controverse qui avait surgi au sujet de la notion de force vive entre le cartésien Malebranche et le dynamiste Leibnitz, puis signalé le cas particulier où les deux conceptions se rejoignent, présentant ainsi les aspects historique et
philosophique du sujet traité. (…) » Dans l’atelier de technologie qu’il créa dans les sous-sols du lycée, et qui exista de 53 à 55, fut construit entre autres un récepteur de télévision.

Dès 1950, et jusqu’en 1963, il est chargé de cours complémentaires de Psychologie à l’Institut de Touraine, devenu Collège littéraire de Tours, rattaché à la faculté de Poitiers. Il fait des conférences à l’antenne tourangelle de Stanford-in-France.

 Sa carrière universitaire

Après ces sept années d’enseignement de philosophie au lycée de Tours et de psychologie au Collège littéraire, Gilbert SIMONDON devient assistant puis professeur à la faculté des Lettres et des Sciences humaines de Poitiers (1955-1963), où il dirige les certificats de psychologie sociale, psychologie générale et psychologie comparée, puis en 1957 le  certificat de psychophysiologie comparée, tout en assurant également un enseignement à l’Université de Lyon. Il monte en 1955 le laboratoire de psychologie expérimentale de la faculté de Poitiers, où il accueille Alfred Fessard, son ancien professeur, pour une conférence en 1956. Il équipe le Laboratoire de psychologie de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Tours en 1962. A Poitiers, il enseigne aussi à la Faculté de droit (psychologie sociale) et à la Faculté des  sciences (psychophysiologie comparée). Il eut pour collègues Jean Pucelle, Jacques d’Hondt, Maurice Mouillaud, Mikel Dufrenne.

Il est nommé maître de conférences à la Sorbonne en 1963, et Professeur (Chaire B de Psychologie) en 1965, où il  devient le collègue de Juliette Favez-Boutonnier (Chaire A), puis à l’Université Paris V, où il dirige l’enseignement de psychologie générale et fonde le Laboratoire de psychologie générale et technologie (1963-1983), complété en 1970 par  le Laboratoire d’Ethologie de Palaiseau. Il enseigna aux ENS de la rue d’Ulm, de Saint-Cloud et de Fontenay (1968-1969, séminaires d’agrégation). Il donna à la faculté des Lettres et Sciences humaines de Lyon (1961-1963) un cours de  psychologie sociale et de psychologie industrielle et à l’Institut de pédagogie de Lyon, un cours de psychosociologie sur la technique ; il enseigna à la Faculté de Saint-Etienne (1961-1962), de Nice (1969), de Lille (1970).

De 1964 à 1970 il participe au séminaire d’Histoire des sciences et des techniques de la Rue du Four, dirigé par Georges Canguilhem.

Il prend part en 1959 au Colloque annuel de l’Institut international de Philosophie qui eut lieu à Mysore, en Inde, sur le  thème Les valeurs culturelles traditionnelles en Orient et en Occident et en fait la présentation pour les Etudes philosophiques (janvier 1960). Il participe activement à l’organisation du VIème Colloque de Royaumont sur le concept  d’Information dans les sciences contemporaines, où il présente Norbert Wiener, en 1962. Il prend part à de nombreux autres colloques : Congrès de Home Economics du Centre International d’études pédagogiques de Sèvres, 1950, Congrès de la Société Française de criminologie, 1951, Colloque des Bénédictins du couvent de l’Arbresle en 1960, Colloques sur la mécanologie au Centre culturel canadien en 1970 et 1974, participation aux Journées de l’Office national de la  sécurité routière et aux réunions du Comité de Gestion du Centre d’études des catastrophes (1971), Colloque sur Technique et eschatologie à Strasbourg (1972), Colloque sur l’enseignement de la technologie du CNDP et Colloque de  Saclay sur la biologie moléculaire en 1974, participation au Comité de recherches sur l’enseignement de la technologie au Laboratoire de Physique de l’ENS de la rue d’Ulm 1975).

 Ses premières recherches

Après avoir entamé un travail avec Gaston Bachelard sur la polarité en psychologie (inhibition et facilitation des actes psychiques), vers 48, donc immédiatement après l’agrégation, puis, afin de « connaître de plus près non seulement les résultats du travail scientifique, mais les méthodes de recherche elles-mêmes », préparé une recherche et tenté d’obtenir, sans succès, une délégation au CNRS pour « accomplir un travail concernant l’influence de la conscience sur le corps, en particulier dans l’effet nommé « mouvement consécutif visuel » » sous la direction de Henri Piéron (il participa entre 1951 et 1954 aux recherches sur la cyclochronie faites par Nicolas Popov au Collège de France, laboratoire de Piéron), il continue ses recherches dans son laboratoire personnel à Tours (dans les locaux d’un commerçant retraité  boulevard Thiers, où il avait installé notamment un électrocardiogramme), tout en travaillant à une étude historique sur Hartley chez lequel « on saisit en effet (…) ce paradigmatisme qui transpose des schèmes de la physique à la physiologie,  en s’inspirant des hypothèses de Newton », ce qui lui «paraissait pouvoir apporter une contribution non négligeable à la connaissance de la formation des hypothèses psychophysiologiques » (lettre à Gaston Bachelard, 1952) . En 1952, il  envisage en effet de traiter, pour sa thèse complémentaire, de la relation psychophysiologique.

À partir de 1952 il met en chantier l’étude du problème de l’individuation, tout en perfectionnant ses connaissances en  physique et dans le domaine des techniques : « depuis ce printemps je travaille sur la notion d’individualité. Ce sujet me paraît être profondément réflexif, donc philosophique » (lettre à Bachelard). Ce sujet, qui le préoccupe depuis plusieurs  années, sera le sujet de sa thèse principale, dirigée par Jean Hyppolite. Il soutient sa thèse, le 19 avril 58, devant un jury  composé de Jean Hyppolite, Raymond Aron, Georges Canguilhem, Paul Ricoeur et Paul Fraisse, soutenance à laquelle  assistent notamment Maurice Merleau-Ponty, Jean Wahl, Pierre-Maxime Schuhl, et Mikel Dufrenne, avec qui il entretint une très solide amitié. Proposant de repenser l’être individuel à partir de l’individuation et non l’individuation à partir de  l’individu, son travail se développera comme une confrontation réflexive avec les grandes conceptions philosophiques de l’individu, notamment celle d’Aristote, fondée sur l’étude des différents niveaux d’individuation. La rédaction de
l’examen des grandes conceptions de l’individu, Histoire de la notion d’individu, qui devait constituer la deuxième  grande partie de son travail, n’a pas été tout à fait menée à son terme; elle est publiée comme complément dans l’édition Jérôme Millon de 2005.

Il écrit en janvier 1954, à Hyppolite : « J’ai choisi la notion d’individualité et, depuis un an, je cherche à faire une théorie  réflexive des critères de l’individualité. (…) en fait, il faut saisir l’être avant qu’il se soit analysé en individu et milieu: l’ensemble individu-milieu ne se suffit pas à lui-même; on ne peut ni expliquer l’individu par le milieu ni le milieu par  l’individu, et on ne peut les réduire l’un à l’autre. L’individu et le milieu sont une phase analytique postérieure génétiquement et logiquement à une phase syncrétique constituée par l’existence d’un mixte premier. Nous retrouvons  ici une intuition des Physiologues Ioniens, de Thalès en particulier. »

La publication de L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information commence partiellement en 1964  aux PUF (L’individu et sa genèse physico-biologique), dans la collection Epiméthée, dirigée par Jean Hyppolite. L’ouvrage obtient le prix de la fondation Dagnan-Bouveret par l’Institut. Il s’agit de la première partie, qui porte sur l’individuation  physique, et du début de la deuxième sur l’individuation des vivants. Dès cette première publication, Gilles Deleuze, sur la demande de Pierre-Maxime Schuhl, écrit un article pour signaler l’importance et l’intérêt de l’ouvrage (avant de s’y
référer dans sa propre thèse, Différence et répétition, parue en 1968).

 

 

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